Exprimer son deuil
Par Daniel Latulippe

 

Le deuil d’une personne proche est généralement un moment de vie intense. Nous devenons orphelins, veufs ou veuves. Nous perdons un ami d’enfance, une amie de toujours... À différents moments dans le processus du deuil, notre vie intérieure se transforme au rythme d’un tourbillon ou par des coups d’éperons ou par une succession d’agitation et d’accalmie, alternant de la sensation d’isolement à celle de l’union avec l’humanité. Nous vivons des émotions, des interrogations, des explications, des remises en question, des réflexions... Autour de nous, tout alimente la situation et nous fait réfléchir des conversations, des lectures, des films, des chansons, des photos, une marche dans la nature, etc. Choisir de s’exprimer permet de faire le point, de montrer ce que nous avons trouvé, de se libérer d’un poids, d’échanger avec les autres...

Examinons comment nous pouvons parler avec nous-mêmes, avec notre entourage et notre communauté.

Il y a différentes façons de parler avec soi-même. Certains entretiennent un dialogue intérieur que la méditation fait évoluer. Cette petite voix est très présente dans un moment aussi intense. Cette conversation intérieure apporte des réflexions que nous pouvons ensuite partager avec des personnes choisies, capables d’alimenter notre introspection.

D’autres vont préférer l’écrit. Des mots et des fragments d’idées s’inscrivent sur du papier. Des phrases s’ajoutent sur une page réservée à cette fin dans un coin de l’ordinateur. Nous pouvons tenir un journal personnel où l’on note nos pensées, nos rêves, tout ce que l’on trouve important dans les circonstances. Cet aide-mémoire permet de voir notre monde intérieur évoluer.

Progressivement, à partir de nos notes, nous pouvons commencer à écrire un texte, une poésie, un conte, un roman, un recueil de citations, une chanson, une pièce de théâtre ou choisir une autre forme littéraire qui exprime ce que nous avons trouvé en nous. Cette création restera personnelle ou sera partagée avec les proches ou deviendra une oeuvre distribuée à la communauté. Une démarche similaire peut se faire en dessin, en musique ou dans toute autre forme d’expression qui rejoint nos dispositions sculpture en bois, peinture, danse, montage multimédia, etc. Le but recherché est de s’exprimer et non de devenir un artiste professionnel!

La démarche d’expression permet de trouver un sens personnel aux tribulations que nous avons vécues. Beaucoup de gens proches seront intéressés de savoir ce qu’un grand-père pense, ce qu’une mère traverse, ce qu’un enfant vit pendant son deuil. Ce sera souvent le début d’un dialogue très riche. Peut-être aussi que cette tentative d’expression n’aboutira pas. Peut- être qu’elle révélera un blocage, une trop forte douleur, une situation trop difficile à traverser.

C’est le signe que nous avons besoin d’aide. Qui peut nous aider à compléter notre deuil? Une section sur ce site aborde cet important sujet : trouver de l’aide.
Plusieurs moments du deuil et des tâches à faire lors d’un décès peuvent être autant d’occasions pour enrichir une démarche de réflexion et d’expression : le tri des photos, le choix de quelques souvenirs que l’on veut conserver, la dispersion des biens, la création d’un mot de remerciement, etc.

Dans certaines circonstances, les proches voudront commémorer la vie de la personne décédée. Ce sera, par exemple, une messe annuelle suivie d’un repas. Ce sera l’organisation d’une nouvelle cérémonie. Ce sera la diffusion d’une production maison (livre, audiovisuel, dessins, photos, etc.) rappelant son histoire de vie. Ce sera de nommer un objet un lieu ou un événement en son nom. Ce sera la création d’un organisme de bienfaisance. Dans certaines cultures, les gens auront installé un autel consacré aux ancêtres dans un coin de la maison, dans d’autres ils se déplaceront au cimetière à une date précise pour honorer leurs morts.

Il y a autant de possibilités de commémorer que l’imagination humaine peut en créer. De très nombreux artistes sont influencés par leur deuil et de nombreuses oeuvres témoignent de leurs réflexions à ce sujet.

Certaines commémorations naissent d’une situation particulière. Je pense à la cérémonie annuelle qui réunit les familles endeuillées de Leucan, une association qui regroupe des enfants atteints d’un cancer et leur famille. Je me rappelle mon émotion lors de ma visite au mémorial installé à Grosse-Île qui commémore les événements tragiques vécus par les immigrants irlandais en ce lieu, principalement lors de l’épidémie de typhus de 1847. La commémoration repose également sur le rôle que joua l’île, de 1832 à 1937, à titre de station de quarantaine du port de Québec, longtemps le principal point d’arrivée des immigrants au Canada.

Lorsque le sida a commencé ses ravages et que de nombreuses personnes, souvent jeunes, mouraient, une organisation a créé un mouvement pour commémorer toutes ces vies qui ont fini si abruptement. Les proches sont invités à coudre sur un morceau de tissu des éléments qui représentent la vie et les liens qu’ils ont eu avec la personne décédée. Plusieurs personnes ont ainsi l’occasion d’évoluer dans leur processus de deuil. Ces morceaux de tissu, qui sont tous de la même grandeur, sont reliés en grands ensembles et sont régulièrement exposés, prolongeant ainsi le souvenir des victimes de cette maladie.

Plusieurs oeuvres sont créées afin de perpétuer la mémoire des personnes décédées lors d’une tragédie. Des événements soulignent ce qui s’est passé le 6 décembre 1989 à l’École Polytechnique de Montréal, le 11 septembre 2001 au World Trade Center... D’autres rappellent les génocides, les guerres, les grandes catastrophes naturelles, etc. Participer à ces commémorations, par solidarité ou parce que nous sommes personnellement concernés, permet de continuer une démarche de réflexion sur des circonstances de décès où il est souvent très difficile de trouver un sens, où il peut y avoir une multiplicité de sens et où le sens évolue et change avec les années.
D’autres démarches remontent dans le temps. Des cimetières qui sont près de nous jusqu’aux momies égyptiennes, des lieux sacrés amérindiens jusqu’aux morts trouvés dans des grottes préhistoriques, la sépulture nous ramène au début de l’humanité.

Chacune de ces inscriptions dans la mémoire collective rappelle l’importance qu’ont eue nos lointains ancêtres et nos proches parents afin que nous puissions vivre ce Temps présent. Dans notre quotidien, dans notre imaginaire, dans notre vie, ils ont une place clairement identifiée et chaque fois que nous les honorons, nous préservons ce qui fait l’essence de notre condition humaine : notre Mémoire.