3. La ronde des émotions
Quand les résistances au deuil se mettent à céder,
la personne endeuillée se sent submergée par un flot
d’émotions et de sentiments divers, tels que l’angoisse,
la tristesse, la sensation d’avoir été abandonnée,
la colère, la culpabilité et la libération.
Ces états d’âme viennent en soi, se retirent
puis reviennent comme le flux et le reflux de vagues tout en perdant
de leur intensité à chaque venue.
L’angoisse
Au moment où l’endeuillé apprend la mauvaise
nouvelle, il se sent envahi par l’angoisse. La réalité de
la mort d’un proche lui rappelle sa propre mort qui approche.
Il se sent alors désarmé devant son imminence. Il
a l’impression d’avoir perdu la maîtrise de sa
vie en perdant son être cher. Il prend conscience de ses
limites humaines. Il se sent impuissant à changer le cours
des choses. Cet état angoissant disparaîtra à condition
qu’il accepte ses limites et prenne conscience de son incapacité à sauver
l’être aimé.
La tristesse
La tristesse est l’émotion typique du deuil. Elle
est la douleur d’un coeur auquel on aurait arraché l’objet
de son amour. Le mot « peine» qu’on utilise souvent
pour désigner la tristesse connote très souvent le
sentiment d’être puni ou de subir un châtiment.
La tristesse s’exprime normalement par des pleurs.
Elle se fait parfois si intense qu’elle plonge l’endeuillé dans
un état de désolation au point de désirer
mourir pour aller rejoindre dans la mort l’être aimé.
La colère
La colère sourde dans le deuil prend souvent la forme plus
ou moins consciente d’une protestation contre le défunt à qui
l’endeuillé reproche de l’avoir abandonné.
Rares sont ceux qui osent laisser libre cours à leur colère.
Une cliente me disait « Comment peut-on se fâcher contre
un mort? » Souvent, la colère se déplacera
sur les autres. L’endeuillé en colère s’efforcera
de trouver un ou des coupables de cette tragédie personnelle.
Il s’en prendra aux soignants ou aux proches; il les blâmera
de ne pas avoir prodigué au moribond tous les soins nécessaires.
Pour d’autres, leur colère se retournera contre eux-mêmes;
ils seront submergés par un sentiment de culpabilité.
La culpabilité
Le sentiment de culpabilité qui afflige l’endeuillé ne
revêt pas toujours un caractère indésirable
car toute séparation ou tout deuil engendre un sentiment
de saine culpabilité. Ainsi, la séparation d’un
conjoint bien-aimé, par exemple, fait souvent naître,
chez l’autre, une conscience plus vive de ses manques d’amour.
L’endeuillé se sentant coupable, se posera des questions
comme celles-ci « Lui ai-je assez parlé? Lui ai-je
assez dit que je l‘aimais? Ai-je tout fait pour le sauver
de la mort ? »
Il y a sans doute quelque chose d’excessif dans les reproches
qu’il se fait. La manière d’atténuer
lta crise de culpabilité, chez le survivant, est de reconnaître
ses limites devant la mort ainsi que son incapacité d’aimer
d’un amour parfait en tout point.
La sensation d’être libre
Beaucoup d’endeuillés n’osent pas éprouver
ce sentiment de libération après la mort de l’être
cher. Ils s’en voudraient de laisser croire aux proches et
aux amis qu’ils voulaient se débarrasser d’un être
encombrant. Prenons l’exemple d’un grand malade que
l’on a gardé jour et nuit. Les soignants épuisés
ne ressentent-ils pas une vraie délivrance au moment de
la mort du moribond?
D’ailleurs, entretenir les liens d’intimité demeure
toujours une chose difficile et engageante. N’est-il pas
normal et sain pour les intimes de ressentir un sentiment de libération à la
mort lente et éprouvante d’un être, si cher
soit- il? Plusieurs ne comprennent pas qu’on puisse être
habité à la fois de nombreux sentiments contradictoires
tristesse et libération, amour et haine, peur et désir
d’intimité, etc.
La grande « braille»
L’expression des émotions tire à sa fin au
moment de la « grande braille » qui s’avère
un tournant dans la résolution du deuil. À ce stade,
la personne en deuil acquiert une vive et pleine conscience de
la perte définitive de l’être aimé.
Elle laisse s’envoler le dernier espoir de son retour. Elle
réalise que l’aimé est bien parti et qu’elle
ne le reverra plus. Sa tristesse se change alors en « lamentations».
J’appelle « la grande braille » le moment précis
de la conscience de la perte. Il se reconnaît à l’intensité de
la douleur transformant les pleurs en lamentations.
Puis, à la suite de cette éclatante décharge émotive,
l‘endeuillé éprouve une profonde paix souvent
accompagnée d’expériences-sommet il se sent
soutenu par des êtres spirituels ou il se voit baigné dans
un flot de lumière réconfortante. C’est alors
qu’advient, chez lui, en même temps, la pleine conscience
de la gravité de sa perte et l’acceptation du départ
irrévocable de la personne aimée.
La difficulté principale que les thérapeutes éprouvent
lors du traitement des émotions, c’est que beaucoup
de deuilleurs ne possèdent pas un large répertoire
d’émotions et de sentiments pour s’exprimer.
Ils ont des émotions «trafiquées », c’est-à-dire
qu’ils ont des émotions de surface qui cachent leurs
réelles émotions. Parfois, c’est de la tristesse
qu’ils manifestent alors qu’en dessous, c’est
de la colère qu’ils couvent; ou bien ils manifestent
de la colère, mais au fond ils vivent de la tristesse. Voici
des exemples d’émotions et de sentiments « trafiqués» des
rires nerveux pour de l’angoisse; le sentiment de culpabilité pour
le sentiment de libération; des plaintes pour de la colère;
de la joie pour des regrets, et ainsi de suite. Les endeuillés
ont recours à ce stratagème parce que leurs parents
leur ont interdit d’exprimer certains sentiments et émotions.
Une telle défense grippe le déroutement normal des émotions
et des sentiments.
4. La prise en charge des tâches reliées
au deuil
Une fois que le travail émotionnel du deuil aura bien progressé,
il restera à accomplir des tâches concrètes
conséquentes au deuil. Quelles sont-elles? Il s’agira
de réaliser les promesses faites au défunt; exécuter
les rituels funéraires prescrits par la coutume; ranger
les photos du défunt dans un album; se défaire de
ses vêtements et de ses objets personnels; garder un ou deux
souvenirs en mémoire du disparu, etc. Ces gestes en apparence
insignifiants contribueront beaucoup à accélérer
Le travail du deuil. Car, en les posant, l’endeuillé démontrera â lui-même
et aux proches qu’il est bien engagé dans l’acceptation
de la mort de l’être cher.
5. La découverte du sens de sa perte
L’expression des sentiments et des émotions et l’exécution
des tâches concrètes conséquentes au deuil
permettent à l’endeuillé de prendre peu à peu
ses distances vis-à-vis du décès. Le deuilleur
n’est plus tout absorbé dans le monde de ses émotions;
il aura commencé à mettre sa perte en perspective.
Le temps sera venu pour lui de se demander quel sens pourra prendre
sa perte affective et comment il poursuivra sa vie à l’avenir.
Au lieu de rester dans un état d’âme de désolation,
il en profitera pour mieux se connaître et pour puiser dans
ses ressources personnelles. Il exploitera davantage ses forces
en l’absence de l’être aimé.
Enfin, il en viendra à reconnaître qu’à la
suite de son malheur, il aura mûri et aura trouvé de
nouveaux sens dans sa vie. Alors, le temps est venu de réfléchir
sur le sens spirituel de son existence et de sa perte en se posant
les questions suivantes
- Qu’est-ce que j’ai
appris sur ma vie en l’absence
de l’être cher?
- Quel sens prendra ma vie après
la mort de la personne aimée?
- Y a-t-il une vie après
la mort? On se posera alors la question de l’au-delà :
soit la résurrection, soit la
réincarnation ou soit le néant.
- Après ma mort,
existe-t-il un ciel ou un lieu de rencontre permettant
de revoir tous les parents et les proches disparus?
- Pourquoi un Dieu si bon
est-il venu chercher mon fils? La colère
contre un dieu sadique ne serait-elle pas de mise?
- La résurrection
des corps aura-t-elle lieu immédiatement
après la mort ou seulement à la fin
des temps?, etc.
Beaucoup de psychologues et thérapeutes du deuil laissent
tomber ce questionnement sur le sens, croyant faussement que le
deuil se termine à la fin de l’étape des émotions.
Le cas suivant pourrait les convaincre du contraire. J’avais
une cliente, une femme qui avait perdu son bébé de
huit mois. Elle était inconsolable et pleurait à en
faire pitié. Après lui avoir fait raconter l’histoire
de la mort de son bébé plusieurs fois, en désespoir
de cause, je lui ai demandé « Est-ce que la mort de
ton bébé a pris, prend ou prendra un sens pour toi? » Elle
me répondit: «Tu veux mettre Dieu dans ma détresse?
Moi, je ne suis pas croyante. » Je lui ai fait la remarque
suivante « C’est toi qui as commencé à parler
de Dieu, pas moi ».
À
la session suivante, elle me dit qu’elle avait réfléchi à la
question stupide que je lui avais posée à la dernière
rencontre. Et voici sa réponse : «J’ai une grande
amie qui est décédée l’an passé.
Or son grand désappointement dans la vie était qu’elle
n’avait pas eu d’enfant. Elle est sûrement au
ciel mais seule. Je voudrais lui confier mon bébé pour
qu’elle en prenne soin. Quant à moi, étant
assurée de son amour pour les enfants, je ne m’inquiéterai
plus de mon enfant. Jusqu’à maintenant, je couchais
avec ses cendres près de mon lit. Je suis prête à les
faire enterrer au cimetière ». Sa réponse à ma
question sur le sens de la mort de son enfant l’avait réconfortée
au point qu’elle avait cessé de pleurer.
6. L’échange de pardons
À
l’expérience, j’ai pu constater la nécessité de
pardonner pour achever le processus de deuil. L’endeuillé qui
sera parvenu à accorder son pardon au défunt pour
ses fautes et surtout pour son départ, se libérera
des restes de la colère que le départ de l’être
cher aura provoquée en lui.
Par contre, en demandant pardon au défunt pour ses propres
faiblesses et ses manques d’amour, l’endeuillé réduira
d’autant l’intensité de son sentiment de culpabilité.
L’échange de pardons qu’il effectuera avec son
cher disparu lui apportera une grande paix. Grâce à la
réconciliation, il se sentira en paix avec lui-même
et se trouvera disposé à accueillir son héritage.
7. La prise de possession de son héritage
L’héritage spirituel consiste à se réapproprier
tout l’amour et les rêves dont l’être aimé aura été l’objet.
Autrement dit l’héritage consiste à reprendre à son
propre compte ce qu’il avait admiré et aimé chez
l’autre au moment de l’amour-fusion. L’endeuillé a
le pouvoir d’incorporer dans sa vie les qualités et
les talents appréciés chez le cher disparu, à condition,
bien entendu, d’avoir consenti à le laisser partir.
En vue d’aider les endeuillés à recevoir leur
héritage spirituel, j’ai conçu un rituel dont
la description se trouve dans mon volume Aimer, perdre et grandir.
À
l’aide de ce rituel, il devient possible d’évaluer
tous les apprentissages acquis en présence de l’être
aimé et de s’autoriser à les actualiser pour
soi. Grâce à l’héritage, on se trouvera
gratifié et habité par une nouvelle forme de présence
du cher disparu.
Déclaration officielle de la fin
du deuil
Le rituel de l’héritage se termine d’ordinaire
par la déclaration officielle de la fin du deuil. Dans le
passé, on avait des signes distinctifs pour marquer révolution
du deuil et pour signifier la fin de celui-ci. Dans la société actuelle,
on ne sait plus trop à quel moment le deuil est terminé.
Il y a nécessité que sa fin soit honorée d’une
sanction sociale. J’ai pu observer l’immense soulagement
qu’éprouvent les endeuillés à se faire
dire par le meneur du groupe de deuil ou par une personne importante «Avec
la prise de possession de votre héritage spirituel, considérez
que votre deuil est bel et bien terminé».
Voici ma vision du deuil, de son déroulement et de sa résolution.
Pour terminer, permettez-moi de vous affirmer que le deuil n’a
rien à voir avec une maladie chronique, comme d’aucuns
le prétendent, mais c’est un passage obligé temporaire.
Il ne dure qu’un temps, le temps de «faire son deuil».